Gazette Rimée

LE PÈRE DU SOLDAT

M. Chéron a encore visité quelque casernes la nuit  dernière

A minuit,  l’heure funèbre,  L'excellent Monsieur Chéron.

Vêt son habit de ténèbre,

Coiffe un obscur chaperon;


Et, quand le dernier coup tinte,

II se masque, il est masqué.

Il prend une torche éteinte,

Pour n'être point remarqué,


Et sort, comptant sur la Lune.

Où va-t-il, rasant le mur ?

A quelque bonne fortune ?..

Dame ! il n'est pas si tant mûr.


Non. C'est un excellent père Et la perle des maris.

Alors qu'est-ce qu'il va faire A cette heure dans Paris ?


Va-t-il donc commettre un crime?.. Lui ! Seigneur ! Ah bien ! merci.

Il serait plutôt  victime.

Ce qu'il va faire, voici :


Ce que veut l'excellent homme,

Sous-secrétaire d'Etat

A la Guerre, c'est, en somme,

Le bien-être du soldat.


Ce n'est pas, Dieux tutélaires !

Avec des ordres, des brefs, Ukases   ou  circulaires

Qu'il peut l'obtenir des chefs.


Il le sait bien. Le problème Jamais ne se résoudrait.

Il veut connaître lui-même

Que tout marche à son souhait.


Or, dans le fond de son âme,

Songeant à ses bons pioupious,

A leur indigence infâme,

A  leurs misères de loups ;


— « Las ! par ces temps de froidure

Se dit-il — je voudrais bien

Savoir si d'eux on a cure,

Et s'il ne leur manque rien?

« Mon Dieu ! le jour, passe encore.

Ces malheureux — il se peut

Que,  manœuvrant dès  l'aurore,

Ils n'aient pas froid, encore que....


« Mais le soir, la nuit venue !

Dans   leurs  plumarts  déclanchés, Sur quelle paille menue

Mes hommes sont-ils couchés ?..


C'est ainsi, le cœur en berne, Que ce bon Monsieur Chéron Va de caserne en caserne Trouver au lit nos lurons.


Et de ses yeux perspicaces

II compte les matelas,

II suppute les paillasses,

Les traversins et les draps ;


Il tâte  les couvertures

Mince alors t ne quidnimis !

Puis bouche les ouvertures

Des fenêtres et des huis.


Il engueule tout le monde —

C'est dire  les officiers ;

Gardant toute sa faconde

Pour le colo comme il sied.


Quant au cours de sa visite,

Un pauvre diable enrhumé

Est pris d'une toux subite,

Le voilà fort alarmé;


Et, se penchant sur sa couche,

En un  geste paternel,

II lui fourre dans la bouche

Des Pastilles Géraudel.

raoul ponchon



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